Sortir du silence en silence…

J’aurais eu ces mots si j’avais su les dire, mais je suis resté muet, interdit. Dans ma tête, la phrase semblait limpide, simple, prête à sortir, mais, en fait, non ! Rien était venu. J’ai bafouillé un truc incompréhensible. J’ai expié plus que je n’ai parlé.

Mon travail se transformant en excuses. Quelle maladie que la timidité ! A moins que ça ne soit ma bonne éducation qui ne m’ait pas permis de lui fermer sa gueule avec panache. Il me semble que j’ai pensé mon français trop immature, pas assez maîtrisé, que mon émotion l’emporterai sur la raison. Je ne manque pourtant pas de dignité, mais je n’ai pas su, simplement. Et c’est comme ça que j’en suis arrivé là.

Il est Technicien comme moi, bien plus ancien dans l’entreprise, je le savais CDI depuis 20 ans. A vrai dire, je dois avoir la moitié de son âge. J’en éprouvais une certaine fierté, faut dire, c’est un vrai travail quand même. J’y tiens beaucoup.

Fallait voir mon enthousiasme ! Avant même les premiers rayons du soleil, je pointais à l’entrée du batiment. Le gardien de nuit, encore présent, secouait la tête en me voyant aussi souriant.

« Bonjour ! » me répétait-il.

J’arrive souvent le premier. Des instants à moi, silencieux, ou presque, juste le vrombissement des PC qui ronronnaient plus loin, juste ça et mes pensées. J’aimais la lumière matinale des rayons du soleil, les affiches de consignes de sécurité, les informations syndicales… même si l’aspect de cette pièce semblait un peu ancien, je m’y sentais bien.

L’un après l’autre, mes collègues arrivaient.

« Bonjour » sobre pour certains, d’autres plus emportés, avec des sourires.

Je faisais mine de sourire, comme tous les jours, même si ça me gonflait terriblement. Dans l’ensemble, on parlait peu. Les vestiges d’une nuit écourtée certainement. Les esprits embrouillés par nos vies respectives. Un demi silence qui puait la souffrance, la résignation.

Le boot des PC donnaient le coup d’envoi de 7h36 d’enfermement psychologique. Oui, ça a l’air fort comme ça, mais le travail avec les clients ne donne pas de répit aux futilités de l’esprit.

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Nous passions nos heures de présence avec des appels téléphoniques, des ordinateurs usés, des collègues ragueux et des claviers collants.

Ce mois là, on m’avait installé à un nouveau poste. J’en avais connement ressenti une petite fierté, comme une promotion, une sorte de gratitude pour mon assiduité… en vérité, juste un autre maillon de la chaîne.

Certains dossiers étaient comme des bombes savoir où est le détonateur, je ne saurais dire. Comme si l’erreur était fatale, irrémédiable.

Et, il y avait ce mec là… cet homme… il traînait autour de moi, je le voyais du coin de l’oeil, je me demandais ce qu’il foutait, pourquoi il ne travaillait pas. Mais, je n’avais pas le temps de voir ce qu’il fabriquait, les dossiers arrivaient sans discontinuer, dans un flot incessant, un ras de marée de clients.

Je priais intérieurement pour ne pas avoir envie de pisser, boire, parce que je me demandais comment on ferait pour me remplacer alors que …. La cadence semblait de plus en plus rapide, à moins que ce ne fut moi qui suivais de moins en moins bien le rythme. Ça devenait un défi, je faisais corps avec la souris, j’étais devenu un rouage de plus, le prolongement de chair à ces écrans LCD.

Trop fier pour voir ce qu’il se tramait, je m’échinais à supporter l’afflux boulimique des dossiers. L’esprit endoloris, la pression des clients, les mains moites, le geste quasi hypnotique car répétitif, l’inévitable ne fut pas… évité.

De mes yeux, s’est révélé une multitude d’incohérence, je les voyais au ralenti, explosion d’erreurs illuminant ma connerie, les infos remontent vite, trop vite; les sirènes d’alerte hiérarchique s’enclenchèrent. Debout sur la moquette poussiéreuse, le constat est affligeant. J’ai vu un technicien qui reprenais mon dossier dans l’urgence.

Mes mains tremblantes, offertes à la miséricorde. Essoufflé, tétanisé, victime de moi même, seules les distorsions vocales du chef venu me débrieffer me permirent de revenir au commun des mortels. Je ne comprenais rien. Comment ai-je pu faillir ?

main

J’ai aperçu sur le visage d’un technicien un sourire un peu narquois et un air suffisant. Il s’est approché du chef pour lui intimer qu’il avait eu tort de me donner cette responsabilité, que les gens comme moi, « ça ne sait pas travailler », qu’il m’avait vu faire, et qu’il avait su que je ne « tiendrais pas la route ».

J’ai entendu, tout, je n’ai rien loupé. J’ai eu envie de lui rentrer dedans, de lui faire avaler ses mots, mais j’avais besoin de ce travail alors je me suis tu.

Le chef m’a dit : « Va en pause David, et attends moi ! »

Je suis retourné dans la salle de pause. Son silence apaisant, son odeur de café, j’ai attendu, sans me calmer pour autant… Un homme est rentré rapidement et avec discrétion, je le connaissais, j’amais parlé avec lui. Un grand mec, motard, la quarantaine, costaud, le genre sportif, des histoires plein les rides, et des valeurs d’Homme. Il s’est penché vers moi et m’a glissé en chuchotant : « T’inquiète pas, il n’as pas de tact, et parle toujours trop fort pour attirer l’attention sur sa petite vie.  ». Il est reparti sans m’avoir laissé le temps de lui répondre.

Le chef est rentré juste après, il m’a demandé ce qu’il s’était passé, je lui ai donné ma version des faits, je me suis excusé lâchement, sans même faire allusion à la cadence effrénée des dossiers, appels de tech, client….

« C’est rien David, je vais te remettre à ton ancien poste, tu finis ta journée comme prévu mais je suis obligé de faire une analyse et un débrief, le contrat client n’est pas respecté .. »

Sa voix devenait floue, je rongeais ma rage, focus sur la gueule de ce petit con de technicien. Je ne pensais à plus rien d’autre. Juste à imprimer mes phalanges sur sa face. Je respirais profondément en gardant les poings serrés.

« Calme toi, tu t’en fous de ce qu’il dit l’autre là, il me la fait pas à moi. Je sais qu’il veut la prime exceptionnelle… retourne travailler, tu penseras à autre chose. »

Je me suis engouffré à nouveau dans le brouhaha, regards compatissants et clins d’œil complices.

« Alors David, tu n’es pas compétent, tu fais quoi ? »

Je me suis retourné et j’ai aperçu ce technicien, toujours ce putain de sourire narquois sur la gueule, fier de sa connerie. Envie de l’étrangler, le temps d’y penser, et mes mains étaient déjà autour de son cou, j’ai serré très fort, je regardais son visage s’empouprer, ses yeux exorbités traduisaient la surprise et la peur.

J’étais calme, serein, j’ai ressenti presque un certain plaisir à le voir perdre connaissance.

chemise

Les collègues ont accouru pour desserrer l’étau. Des cris, des coups, on m’a plaqué au sol, je me suis laissé envelopper par la lumière du soleil tamisée par les parois en plexiglas sales, allongé sur la moquette froid, amorphe et rassasié de haine, je n’entendais plus rien.

Ce technicien n’est pas mort, et moi je ne suis plus qu’une donnée dans les statistiques de la délinquance, un matricule, un mec dans une cellule. Je regrette, mais je n’ai pas su trouver les mots…

Fiction sous licence complete bullshit.

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